Retour sur les journées du patrimoine 2019

28 septembre 2019

Texte de l’intervention du Chanoine Daniel Brehier lors des Journées Européennes du Patrimoine 2019

Après les interventions de Mr Jean Baptiste Boulanger, architecte des bâtiments de France et Mme Blandine Silvestre, conservatrice déléguée des antiquités et objets d’art de Vaucluse, je voudrais aborder avec vous, au nom de l’Eglise, le sens profond, dans toutes ses formes, d’un édifice comme celui qui nous rassemble.

Faut-il rappeler, qu’avec le pont saint Bénezet, le palais des papes, le Petit Palais, la métropole Notre Dame des Doms se situe dans le périmètre classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, sous la dénomination d’Ensemble Episcopal ? Notre Dame des Doms fait partie des 87 cathédrales qui appartiennent à l’Etat, en vertu de la loi de séparation du 9 décembre 1905. Mais la communauté chrétienne reconnait en elle un témoin majeur de la christianisation de la ville d’Avignon et de son territoire, dès le IV-Veme S. avec un début de succession épiscopale depuis 435.

Si en langage purement administratif, on la nomme « La Cathédrale », le nom complet qui est le sien, dit quelque chose de son caractère exceptionnel : L’ « Archibasilique Métropolitaine de Notre Dame des Doms », ou plus simplement « La Métropole ». Détaillons cela puisque nous réfléchissons sur le sens d’une dénomination qui s’est forgée peu à peu et qui en dit immédiatement le caractère unique.

  • Notre Dame est le titre royal que l’on donne, dès le haut Moyen-Age, à la Vierge Marie, qui en est la patronne nominale depuis le Xe siècle.
  • Même si on a pu le référer par consonance à sa fonction d’église de l’évêque, liée à la maison où il demeure, le mot « Doms », évoquerait, dans sa racine pré-romaine, un lieu en hauteur, une protection, sur lequel le lieu est bâti.
  • Le titre de « Métropole », devint le sien, lorsque dans le consistoire du 20 novembre 1475, et par la bulle « Etsi sancta et Immaculata ») le pape Sixte IV érigea, l’évêché d’Avignon en archevêché. Les sièges épiscopaux du Comtat Venaissin, c’est-à-dire Carpentras, Cavaillon et Vaison, étaient détachés de l’archevêché d’Arles pour dépendre désormais de la province ecclésiastique d’Avignon, sous l’autorité du nouvel archevêque. C’est le neveu de Sixte IV, le cardinal Julien de la Rovère qui en fut le premier titulaire. Il deviendra le pape Jules II, le pape de Michel-Ange. 
  • Mettant en avant l’histoire prestigieuse de ce lieu, la présence de tombes papales et cardinalices, Mgr Jean-Marie-Matthias Debelay obtint par le bref pontifical « Cum alias » du 22 décembre 1854, l’érection de Notre Dame des Doms en archibasilique à l’instar des basiliques mineures de Rome et l’agrégation du Chapitre des chanoines à celui de sainte Marie-majeure. 

Notre Dame des Doms est un héritage, mais surtout la référence d’Église-mère qui relie à l’Église universelle le diocèse d’Avignon. Ceci prend un relief particulier quand on se souvient que les voutes de Notre Dame des Doms, ont entendu pendant plus de 70 ans les voix de sept successeurs de saint Pierre : Clément V, Jean XXII, Benoit XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI. Et même s’ils ne sont pas retenus dans la liste des souverains pontifes, nous citons Clément VII et Benoit XIII, papes avignonnais du Schisme. Eux aussi, à leur manière, nous introduisent dans le mystère même de l’Eglise, une et sainte, mais toujours à sauvegarder dans son unité et la purification des ses membres humains. La communauté chrétienne du diocèse et plus largement encore, s’y réunit autour de son archevêque, qui y préside le culte rendu à Dieu avec et pour le peuple.

L’église de l’évêque constitue son siège de docteur et de pasteur. Son autorité y est magnifiquement symbolisée à la Métropole, par la cathèdre romane de marbre sculpté des symboles de deux évangélistes : Saint Marc et saint Luc. Avec l’autel majeur, cette cathèdre est bien connue dans le répertoire du mobilier liturgique médiéval. Ces œuvres majeures tant sur le plan religieux qu’artistique, nous renvoient à la reconstruction de l’église actuelle au XII siècle et la pérennité de la liturgie.

Sous l’autel majeur, une confession rassemble des reliques de tous les saints liés à l’histoire du diocèse d’Avignon, et des anciens diocèses dont il est formé : Orange, Carpentras, Vaison, Apt et Vaison. Cet autel exceptionnel, est l’incarnation de la prière du peuple chrétien d’hier et d’aujourd’hui. Le rocher du sacrifice eucharistique qui nourrit les hommes dans leurs combats et leurs espérances. Il est entouré d’un magnifique service de chandeliers néo romans ; d’un crucifix bourgeonné pour évoquer la croix comme nouvel arbre de vie. Cet ensemble qui délimite un espace sacro-saint, est dans le chœur en attente d’une restauration d’un décor peint qui par ses couleurs rouge et or, manifestait la sainteté particulière de cette partie de l’église. Elle était la plus ornée de tout l’édifice.

L’orgue précieux du facteur lombard Lodovico Piantanida, tout d’élégance et de finesse musicale, riche de son buffet doré, accompagne la liturgie. Il symbolise la voix de l’Eglise, une dans la diversité de ses membres, qui chante la Gloire de Dieu. Comment ne pas noter le privilège d’avoir à son sommet, la statue du saint roi David, ancêtre du Christ. J’ai expérimenté avec émotion profonde, le lien entre christianisme et judaïsme, lorsque des personnes ou des groupes vivants de la foi de Moïse, visitent ce lieu emblématique.

Je pourrais dire la même chose pour les Musulmans qui viennent éclairer un lumignon devant l’image de Notre Dame de tout Pouvoir, retrouvant spontanément un geste de piété et de confiance. Marie fait le lien entre les hommes car elle est citée dans le Coran sous le nom respectueux « Lala Meriem »,.

Malgré les saccages de la révolution qui la fera déserter jusqu’en 1819, la métropole offre un mobilier liturgique d’exception. La foi utilise les images pour exprimer le meilleur du cœur de l’homme. Il y a les œuvres peintes ou sculptées par les meilleurs artistes : Mignard, Parrocel, Louis Court, R. Levieux, Latil, Deveria, Peru, Poitevin, Bernus… Dans le trésor, haut lieu pastoral pour toutes les générations, on peut admirer, ciselées ou brodées, les pièces rares qui servent encore durant les liturgies solennelles. Tant de beauté et de savoir-faire, pour la dignité de la sainte liturgie et la prière des hommes de bonne volonté ! Le trésor est à un titre particulier un conservatoire, un lieu d’enseignement et de transmission cultuels et culturels. Aussi, la Métropole est l’objet de grands soins.

Si Notre Dame des Doms n’est plus paroisse depuis le XIVe S. au moins, les offices sont célébrés chaque jour. Des paroisses du diocèse en font un but de pèlerinage à la Vierge et aux saints locaux. Il y a le pèlerinage des jeunes à vélo, le Ban des compagnons des Vendanges, la confrérie des Jacquets… Et ces milliers d’anonymes, venus des quatre coins du monde, bien connus cependant de celle qui est l’hôtesse de cette maison. Avec les moyens qui sont les siens, la métropole veut être exemplaire dans l’expression solide de la foi, le soin apporté à l’accueil et la dignité de la liturgie. 

Avec ses grilles et ses portes lamées de fer, grandes ouvertes, elle est une maison commune non seulement aux fidèles, mais aussi à toute personne qui souhaite la visiter. Pour beaucoup, elle est un complément de visite du Palais. Cela risque de brouiller un peu la compréhension de son âme profonde. Comment harmoniser le souci des instances de l’Etat qui veut et doit conserver ce qu’il a déclaré sien, et le souci de l’Eglise communauté vivante qui veut exprimer sa foi aujourd’hui, sans oublier la riche expérience de son passé ? C’est un enjeu majeur qu’une vraie collaboration entre l’Eglise, représentée par les instances diocésaines, plus directement ici, par le Chapitre des chanoines et les services de l’Etat, dans tout leur organigramme, jusqu’au Ministère de la Culture. Cette concertation doit être et est réellement commune et permanente. Cette complémentarité, qui se caractérise, ici, par une bienveillance réciproque, contribue à préserver cet héritage, en l’utilisant dans sa vocation et la réalité de cette vocation : respecter le caractère sacré et la destination liturgique de la Métropole. Et en même temps, comment présenter au mieux le patrimoine, le rendre compréhensible ? Comment former les jeunes générations, je pense notamment aux 21 groupes de scolaires qui sont venus en fin d’année d’études ? Les universitaires en leurs travaux de recherches, les étrangers, les personnes de toutes origines et cultures… En ce sens, ce lieu est un facteur d’identité spirituelle, culturelle et tout simplement humaine. C’est pourquoi, il ne faut jamais oublier, que le culturel ne peut effacer ni absorber le cultuel qui est la raison d’être d’un tel édifice. Nous pressentons bien que si l’un ou l’autre s’affaiblit, ce sera toujours aux dépens du bien de l’édifice et de ce qu’il représente ; Donc, un appauvrissement de la dimension humaine au cœur de la vie de la cité des hommes.

Je prendrai comme un exemple magnifique de cette collaboration entre cultuel et culturel, la création contemporaine du lustre qui se trouve directement au dessus de l’autel. Il rappelle celui que les documents médiévaux nomment « La rota ». Dans une réflexion commune Eglise et Etat, il fut décidé de reprendre cette thématique de la roue de Lumière médiévale pour valoriser le précieux autel d’époque romane. Un cercle doré, symbole de la perfection divine, porteur de douze cierges, comme les douze apôtres, colonnes de l’Eglise ; 12 portes pouvant évoquer la cité sainte d’en-haut, la Jérusalem céleste de l’Apocalypse, a été réalisé et mis en place par un des meilleurs ateliers français locaux, de réputation internationale. La colombe du Saint Esprit y est discrètement présente. Elle rappelle que le souffle Divin, insaisissable, la lumière que Dieu est en Lui-même, anime tout ce qui vit. Elle a enfin la forme d’une couronne pour symboliser Celui dont témoignent les apôtres et ceux qui les suivent aujourd’hui : Le Christ Seigneur, illuminé dans la gloire.

Il faut rappeler sans cesse que nos ancêtres n’ont pas bâti d’abord un monument historique, mais bien une maison de prières. Comment garder ce patrimoine intérieur au cœur même du cadre extérieur ? Chaque édifice est le témoin de l’histoire des hommes et du mystère de l’Eglise faite d’hommes. La question cruciale pour Notre Dame des Doms, édifice de petits volumes comparé aux autres cathédrales, est le flux énorme des visiteurs en période estivale, flux se prolongeant de plus en plus en arrière saison. La nécessité impérative de lieux annexes pour des réserves, des commodités, se rencontre sans cesse et je témoigne de l’écoute et de l’engagement des services de l’État. C’est une question majeure pour l’avenir de la Métropole, sa bonne conservation et son sens profond, au cœur de l’ensemble exceptionnel de la Place du Palais et du patrimoine avignonnais.

Je citerai pour terminer le cardinal Eugénio Pacelli, le futur pape Pie XII, (A Avignon on est habitué à se référer au pape !) qui prêchait le 13 juillet 1937, dans la chaire de Notre dame de Paris (Cette citation nous touche au cœur dans les circonstances que l’on sait )

« Au milieu de la rumeur incessante de cette immense métropole, parmi l’agitation des affaires et des plaisirs, dans l’âpre tourbillon de la lutte pour la vie,… Notre Dame de Paris, toujours sereine en sa calme et pacifiante gravité, semble répéter sans relâche à tous ceux qui passent : Orate fratres, priez mes frères. Elle semble, dirai-je volontiers, être elle-même un Orate fratres de pierre une invitation permanente à la prière ».


Notre Dame de Paris permettra que l’on applique ces mots à Notre Dame des Doms.